L’ÉROSION DE SOUVENIRS

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Alors que les traces de mon enfance s'effacent peu à peu, je me replonge dans les souvenirs de ce lieu où tout semblait possible. Là, au bord de la mer, je trouvais refuge, loin du tumulte, dans un espace où le temps s’arrêtait. Aujourd'hui, en voyant cette partie de moi disparaître sous l'effet de l'érosion, je prends conscience de la fragilité de mes racines, autrefois si solides, désormais emportées par le passage du temps.

Retour au source

Durant cette longue frénésie, qui ne faisait que croître sur la route des Laurentides jusqu’aux portes de la Gaspésie, je me suis senti perturbé, vulnérable, sous le choc à mon arrivée. C’était comme si je perdais mon enfance, mes repères.

Il y avait cet espace, rien qu’à moi, loin des touristes, où je me laissais aller à mes rêveries, où j’avais le droit d’être simplement moi-même. Ces fins de journée, où le ciel se teinte de couleurs avant de sombrer dans les bras de Morphé, apportaient une quiétude, un moment où tout me semblait possible. Un lieu où le temps semblait suspendu, où je me sentais bien, enveloppé par l’air salin.

Je m’y réfugiais pendant des heures, tandis que mon père, absorbé par son rêve, se consacrait à la création de son musée de Paléontologie. Je traversais la route 132, m’arrêtais à la tabagie pour me créer un petit sac en papier brun rempli de mes sucreries préférées à un cent, puis je rejoignais les goélands et me laissais bercer par le murmure de la mer avec mon lecteur CD. La sélection musicale variait de Wilfred à Céline, en passant par Marie Carmen et Lorie. C’était ma petite tradition dominicale, un rituel que je chérissais tant.

face à la réalité

Trente-cinq ans plus tard, le petit garçon fragile en moi n’a désormais plus accès à cet endroit. Je contemple ces immenses monstres jaunes creuser, détruisant peu à peu mes souvenirs d’enfance, mon refuge, mon sanctuaire. Chaque roche ajoutée à cette barrière protectrice semble briser un peu plus mes racines, emprisonnant les fragments de mon passé, effaçant une partie de mon enfance, cet espace salin où, pour la première fois, je m’étais senti bien. Fini cette large grève où l’olfactif se résumait à de la varech et où les goélands se réunissaient pour se refaire une beauté dans les flaques laissées par les creux des rochers.

souvenirs

Voir disparaître mes premiers fossiles fait remonter des souvenirs que je croyais oubliés, mais qui refont surface avec une clarté troublante. Je revois mon frère et moi, après un souper réconfortant préparé avec amour par notre mère, courir jusqu’au quai pour assister au coucher du soleil. Nous jouions à éviter les morsures sournoises des sorcières cachées entre les rochers, frappés par la marée haute. Nous bondissions de pierre en galet, échappant aux griffes invisibles de ces créatures que nous imaginions, prisonnières sous le quai. Nous savions qu’elles étaient là, nous entendions leurs lamentations et apercevions les roches noircies, marquées par la brûlure de leurs éruptions salivaires. Heureusement, aucun de nous n’a jamais été capturé par ces monstres marins.

Assis sur la rambarde du quai, les souvenirs affluent. Je me revois saluer les pêcheurs amateurs, partir à la chasse aux crevettes avec mon frère, les touristes émerveillés par le coucher du soleil, et je revois encore notre grand-père, émerveillé par le ballet incessant des marées. Ces rires en famille devant ces visiteurs insouciants qui s’aventuraient à se baigner.

ici, maintenant

Aujourd’hui, une partie de ma vie s’efface peu à peu, remplacée par des mesures limitant les impacts des crues le long du littoral pour la sécurité les villageois.

Face à cette réalité, je prends conscience que même les empreintes laissées par l’air salin finissent par s’effacer. Tout prend une autre signification désormais. Une nouvelle histoire se construit, un nouvel ère commence basé solidement sur mes souvenirs d’enfances.

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